Le Nyiragongo domine Goma depuis son sommet situé à quelques kilomètres de la ville. Ce volcan actif du rift est-africain, dans l’est de la République démocratique du Congo, a connu des éruptions dévastatrices qui ont marqué la mémoire collective des habitants.
En 2002, les coulées de lave ont englouti une partie de la ville. En mai 2021, la lave s’est arrêtée aux portes de l’aéroport et du centre-ville, dans le quartier de Buhene. Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement la menace géologique : c’est la superposition de cette menace avec un conflit armé qui redessine la carte de l’occupation des sols autour du cratère.
Conflit armé et volcan : la double contrainte qui pèse sur Goma
La plupart des analyses du Nyiragongo isolent le risque éruptif. Le terrain raconte autre chose. Depuis la reprise des affrontements avec le M23 à partir de 2022, les territoires de Nyiragongo et de Masisi enregistrent un afflux massif de populations déplacées.
Début 2025, la prise de Goma par le M23 a porté le nombre de déplacés internes dans l’est de la RDC au-delà de sept millions de personnes. Une proportion considérable de ces familles s’est regroupée dans la ville et ses abords immédiats.
Ces populations ne disposent d’aucune marge de choix quant à leur lieu d’installation. Elles occupent des zones traversées par des fissures volcaniques, exposées aux émanations de gaz, sur un socle de lave dont la stabilité reste mal caractérisée. Habiter sous le Nyiragongo ne concerne plus seulement les familles de longue date : c’est le quotidien de populations chassées par la guerre, contraintes de s’établir sur un volcan.

Éruption de mai 2021 : ce que les défaillances ont mis au jour
Le 22 mai 2021, l’éruption a révélé des failles qui vont bien au-delà de la géologie. Le réseau de capteurs sismiques de l’Observatoire volcanologique de Goma (OVG) fonctionnait déjà en mode dégradé, avec des capacités de détection réduites.
L’alerte n’a pas été transmise dans les délais nécessaires. Les retours terrain divergent sur la manière dont l’information a circulé dans les heures qui ont suivi le début de l’éruption, et sur les conditions dans lesquelles les mouvements de population se sont organisés vers le Rwanda, Bukavu et Sake.
Un dispositif de surveillance sous-dimensionné
Pour un volcan qui abrite l’un des rares lacs de lave semi-permanents au monde, les moyens de surveillance restent très en dessous du seuil requis. Le niveau réel de fonctionnement des stations sismiques encore en place fait l’objet d’évaluations contradictoires selon les sources.
Quand le cratère est actif, il produit des gaz toxiques qui se dispersent selon les vents dominants et affectent les populations en contrebas. Ce problème est chronique, distinct du risque éruptif à proprement parler.
- Les émissions de dioxyde de soufre et de dioxyde de carbone du Nyiragongo constituent un enjeu sanitaire permanent pour les habitants de Goma et des villages environnants.
Goma face à ses éruptions : mémoire collective et ancrage territorial
Trois éruptions majeures ponctuent l’histoire récente de Goma : 1977, 2002, 2021. Les familles qui les ont vécues décrivent la fuite en quelques minutes, la maison engloutie par la lave, puis le retour pour tout reconstruire.

Cet attachement au lieu ne relève pas d’un défaut de lucidité. Goma est une ville bâtie sur de la lave, mais aussi un carrefour économique régional, un point de passage vers le lac Kivu, un bassin d’emploi. Les raisons de rester sont matérielles autant que culturelles. Le volcan s’inscrit dans un socle de mémoire ancestrale, vénéré autant que redouté.
Après 2021, les sinistrés ont décrit un sentiment d’abandon de la part des autorités congolaises et un désintérêt de la communauté internationale. La reconstruction s’est déroulée sans plan directeur, directement sur la lave solidifiée, dans des conditions précaires.
Santé mentale sous le Nyiragongo : une urgence peu documentée
Les coulées de lave figées, les bâtiments engloutis, les routes sectionnées : les traces physiques des éruptions sont immédiatement visibles. Les séquelles psychologiques le sont beaucoup moins. Bombardements liés au M23, déplacements forcés, éruptions, séismes : la santé mentale constitue une urgence oubliée dans l’est du Congo.
Des structures comme HEAL Africa mènent des programmes de résilience auprès de femmes retournées de guerre, fondés sur la formation à des métiers générateurs de revenus. Ces initiatives restent ponctuelles au regard de l’ampleur des besoins.
- Le traumatisme cumulé (guerre, éruption, déplacement) génère des troubles que les structures de santé locales n’ont pas la capacité d’absorber.
- Les données disponibles ne permettent pas de mesurer précisément l’ampleur des troubles psychologiques liés à la cohabitation avec le volcan.
- Les programmes de soutien psychosocial restent sous-financés par rapport aux urgences alimentaires et sécuritaires.
Le lac Kivu représente une source d’inquiétude supplémentaire. Des géoscientifiques étudient le lien entre l’activité volcanique du Nyiragongo et le risque d’une libération massive de gaz dissous dans le lac, un scénario susceptible d’affecter des millions de personnes. Les recherches se poursuivent, mais les données terrain restent partielles.
Vivre sous le Nyiragongo en 2025, c’est composer avec un risque géologique permanent doublé d’un conflit armé actif. Les éruptions passées n’ont pas débouché sur des infrastructures de prévention opérationnelles. Les habitants de Goma continuent de rebâtir sur la lave, faute d’autre option, dans une ville où la prochaine menace peut surgir du cratère comme des lignes de front.

